Collectif Liégeois Contre la Vidéo-surveillance

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Frédéric Lewino, Gwendoline Dos Santos

Identification faciale : traque àla tête du client

jeudi 17 janvier 2008

George Orwell jubile dans sa tombe. Voici enfin le monde qu’il dénonçait dans « 1984  » : des millions de caméras connectées àun logiciel de reconnaissance faciale pour traquer terroristes, criminels et... opposants.


Voir en ligne : Le Point

Nous sommes le 23 décembre 2012. Alerte rouge. La DST reçoit du Moyen-Orient une information selon laquelle le terroriste Selim Zoriska est en France pour une mission suicide. Il faut le repérer avant qu’il n’opère. Heureusement, la DST possède une photo récente de l’homme, qui est aussitôt transmise à son département de traque vidéo. Pour l’occasion, Jules Torca, le patron de la maison, est présent. Le technicien présente la photo au scanner. « Prêt ? demande-t-il. - Prêt ! répond le patron. Nous commençons avec Marseille ! »

Sur un mur de la salle, une vingtaine d’écrans montrent des scènes de foules prises dans la rue, les banques, les magasins, les établissements publics. Des millions d’images se bousculent. Une demi-heure se passe. « Chou blanc, lâche le technicien, nous passons à Lyon. » Bis repetita. Puis c’est au tour de Paris, de Dijon, de Bordeaux. La tension monte. Après plusieurs heures d’attente, un signal sonore déchire le calme du bureau. Sur l’écran du milieu, le visage d’un homme marchant dans la rue. Il est rasé, chauve, porte un costume impeccable. Rien de commun avec le terroriste sur la photo. Pourtant le technicien est catégorique : « C’est bien notre homme. Il vient de passer devant une banque à Lille. » Branle-bas de combat. L’information est aussitôt transmise à des agents du RAID postés dans la capitale du Nord. Cinq minutes plus tard, l’homme, filé par les caméras de la circulation, est rattrapé, puis arrêté. Mission réussie.

Tous les services de sécurité du monde rêvent de cette traque vidéo. La CIA pour repérer Ben Laden, Le FSB (ex-KGB) pour localiser un journaliste faisant bien son métier. Les yeux existent déjà, ce sont les dizaines de millions de caméras partout autour de nous. Détourner les vidéos vers un PC central n’est qu’une banale affaire de connectique. En revanche, il manque encore des logiciels de reconnaissance faciale capables d’analyser des millions de visages à la seconde, sans erreur. Mais plus pour très longtemps ! « Dans cinq ans, dans dix ans, votre scénario sera possible. Ce n’est pas du tout délirant », confirme Jean-Luc Dugelay, professeur à l’institut Eurecom. Cet homme sympathique de 42 ans sait de quoi il parle car, avec son équipe, il travaille sur des logiciels intéressant déjà la Défense nationale.

Partout, dans le monde, des industriels travaillent d’arrache-pied pour mettre au point cette traque vidéo. Plusieurs essais, encore peu concluants, ont déjà eu lieu. En 2002, la ville de Newham, dans la banlieue de Londres, a testé le procédé de la firme américaine Visionic avec des cobayes mélangés à la foule. La plupart sont passés devant les caméras sans être reconnus. L’an dernier, à Mayence, en Allemagne, un autre logiciel a été couplé à une caméra braquée sur l’escalier d’une gare fréquentée quotidiennement par 20 000 voyageurs. Cette fois, 60 % des cobayes fichés ont été reconnus. La police allemande a jugé ce taux encore trop faible pour retenir le procédé.

C’est que la difficulté est extrême, même pour un ordinateur, d’identifier des visages sur une image vidéo souvent de mauvaise qualité, à cause de la faible résolution et des conditions de lumière médiocres. Rien à voir avec la reconnaissance faciale sur photo utilisée pour filtrer les employés autorisés à pénétrer dans un site sensible. Dans ce cas, la personne se met face à l’objectif. Le logiciel de reconnaissance peut alors comparer la photo de l’employé avec celle qu’il possède en mémoire. Pour cela, il se comporte comme un arpenteur, mesurant l’écartement des yeux, des sourcils, des lèvres... et transforme le tout en équations. Les derniers procédés prennent même des photos en 3 D pour améliorer leur score. C’est ainsi que deux vrais jumeaux peuvent être distingués.

Remplacer les mots de passe

Les casinos y font appel pour refouler les joueurs frappés d’interdit. Certains aéroports proposent aux grands voyageurs de s’enregistrer photographiquement pour ne plus avoir à subir les contrôles de police. Il suffit de passer devant une caméra (procédé MorphoTM CPS de Sagem Défense Sécurité). La reconnaissance faciale est également de plus en plus utilisée pour remplacer les mots de passe. Les premiers téléphones portables et ordinateurs identifiant leur propriétaire grâce à une photo prise par leur webcam ou leur appareil photo intégré déboulent sur le marché. Voir le procédé logiciel Live ! Cam FaceSecure de Creative. Quant à Toshiba, il commercialise même un portier d’immeuble à identification faciale.

Entre des individus qui se prêtent volontairement à l’identification photographique et des milliers de visages anonymes et minuscules à distinguer sur une vidéo, il existe un énorme ravin difficile à combler. Pour cela, il faut faire preuve d’astuce. Jean-Luc Dugelay n’en manque pas : « Chaque personne a une façon bien personnelle de cligner des yeux, de froncer les sourcils et même de rire. J’ai donc eu l’idée voilà deux ans de modéliser ces mimiques pour compléter les logiciels classiques. » Il réalise des tests préliminaires portant sur des présentateurs de la RAI qui se sont révélés encourageants. Mais il lui faudra encore plusieurs années pour que son procédé soit capable d’analyser des centaines de visages en quelques secondes. D’autres équipes dans le monde travaillent dans la même voie.

Organisateurs des Jeux olympiques de 2012, les Britanniques sont terrorisés par le risque d’attentat. Ils misent fermement sur l’identification anthropométrique pour détecter d’éventuels terroristes parmi les spectateurs. Un groupe de recherche a été formé associant l’Imperial College de Londres et plusieurs industriels (dont General Dynamic). Ils ont trois ans pour mettre au point un procédé probant. Baptisé PhotoFace, il travaille en 3D, ce qui devrait le rendre suffisamment efficace pour relever l’emplacement d’un grain de beauté et même compter les pores de la peau. Impossible, donc, de le tromper avec un déguisement ou dans de mauvaises conditions d’éclairage. Mais il opère avec un flash, ce qui le handicape.

En décembre 2007, la société de sécurité japonaise Alsok présentait le premier robot de surveillance, baptisé Ribogu Q. Il est programmé pour identifier des personnes recherchées dans une foule. S’il fait bonne pêche, il envoie immédiatement la photo de l’individu repéré aux services de surveillance. Il sera testé dans les semaines à venir avant d’être lâché dans les aéroports et centres commerciaux.

Pour repérer des suspects dans une foule, il n’y a pas que la reconnaissance faciale. Certains logiciels sont conçus pour surveiller la démarche des personnes. Quelqu’un de lourdement chargé (d’explosifs, par exemple) ne marche pas d’une manière habituelle. C’est détectable. D’autres systèmes mesurent l’écoulement d’une foule. Dès qu’un ralentissement est noté, un signal d’alarme se déclenche. C’est peut-être le signe d’une agression. Thales a vendu un tel procédé à l’Arabie saoudite, mais pour surveiller le bon écoulement des pèlerins à La Mecque. Plus de trente caméras sont reliées à un système d’acquisition d’images. Autre exemple d’application : repérer les allers-retours des pickpockets devant les portillons d’accès au métro.

Aujourd’hui, plus de 100 millions de caméras sont braquées sur les hommes, dans le monde entier. Demain, des caméras ultraperformantes montées sur satellite pourront espionner le moindre grain de beauté de nos visages. Personne ne sera plus à l’abri d’une surveillance. Bénéfique, quand il s’agit de repérer de vrais terroristes ; néfaste, entre des mains malintentionnées. Nous pénétrons de plain-pied dans l’ère « 1984 ». Là-haut, Orwell ricane. L’intimité est bel et bien morte. Circulez, y a tout à voir.